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« On vend un noir de vingt-huit ans, sait couper la barbe, jouer de la flûte, du hautbois et de la guitare. » Buenos-Aires – 1801.

Fête populaire millénaire et protéiforme, le carnaval est un moment de liesse destiné à oublier les rigueurs du quotidien. La rue devient la scène de l’inversion carnavalesque : les anges se transforment en démons, les pauvres en riches, les humains en animaux, les serviteurs en rois, les hommes en femmes, les noirs en blancs. Les interdits s’effacent, le carnaval est le temps de tous les possibles.

En Amérique latine, le carnaval est introduit par la colonisation et son calendrier chrétien.  A la veille des quarante jours de jeûne préparant la fête de Pâques, les populations indiennes remercient leurs dieux pour la fertilité des terres, les esclaves noirs dansent et chantent selon leurs propres rituels cependant que les Criollos[1] et les colons se divertissent selon des rites et coutumes importés d’Europe. Mais les danses et musiques arrivées d’Europe, acquièrent des physionomies nouvelles, car Noirs et Métis s’en emparent pour reconstruire les leurs, en parodiant les blancs.

Dans le Rio de la Plata, à Montevideo comme à Buenos Aires, dans le dernier quart du XIXème siècle, les Blancs commencent à leur tour à lubolear les carnavals en imitant les Noirs, de manière ridicule. Ils forment des groupes de “Blancos-Negros” nommés “Negros lubolos“, constitués de jeunes blancs commerçants et employés. Les participants se badigeonnent le visage de cendres, certains orchestres de rue, comparsas[2] ou murgas[3], se nomment “Sociedad los Negros”. Les carnavals sont le lieu symbolique où les Blancs se moquent des Noirs.

Les années 40 à 55 constituent l’âge d’or de la murga, qui voit cohabiter les poètes, les improvisateurs, d’excellents chanteurs auxquels le tango n’avait pas offert la carrière qu’ils espéraient, ainsi que de prodigieux danseurs.  L’avocat, le marchand des quatre saisons, le jeune filou et le footballeur se retrouvent tous ensemble, sans distinction, dans les centres de murga.

De 1976 à 1983, la dictature militaire provoque un recul important des festivités, le décret excluant le carnaval de la liste des jours fériés est toujours en vigueur. Par la suite, pendant les années 90, la murga portègne[4] explore d’autres voies de développement et se renouvelle de manière significative. Les femmes font leur apparition dans les défilés. La murga est néanmoins longtemps méprisée par les secteurs de la culture, qu’ils soient de gauche ou de droite, longtemps indifférents à ce genre contestataire. Durant les premières années de la démocratie l’on pouvait même se faire arrêter pour « port de rythme ».

 

En 1997, à l’initiative d’Ariel Prat, le gouvernement de la ville de Buenos Aires déclare patrimoine culturel les murgas et les associations de carnaval, et leur alloue un budget annuel et un statut légal afin que chaque quartier organise les festivités et permette aux habitants de s’y associer sans risquer une amende ou la prison. En 2004, plus de sept mille murgueros défilent dans les rues de Buenos Aires pour exiger que les quatre jours de carnaval soient de nouveau fériés.

 

Mardi-gras est ainsi un jour férié à Buenos-Aires, tout comme le lundi qui le précède. Au fil des weekends de février, Buenos-Aires accueille cette année 33 corsos, constitués de 107 troupes ou murgas différentes. Sur chaque défilé se produisent 5 à 6 murgas.  A l’instar du festival d’Avignon qui double le festival officiel d’un festival OFF, le carnaval portègne possède un carnaval OFF, avec les murgas indépendantes, c’est-à-dire celles qui ne sont pas officiellement invitées par la municipalité portègne. Parallèlement aux défilés, des récitals, expositions, et bals sont organisés dans les centres culturels de la ville.

 

Le défilé débute au rythme du « Vicieux » : d’un pas lent, les figures sont effectuées avec les bras et les jambes. Un coup de sifflet du meneur et le rythme devient « Rumba » : les corps se contractent, les danseurs font essentiellement travailler leurs épaules et leurs hanches, comme s’ils entraient en transe. Un roulement de tambour et la danse devient frénétique, les danseurs se mettent à bondir : c’est la « Tuerie ».

 

[1] Criollo : créole. Sens différent des Antilles. Qui vient du lieu. Typique d’une zone de l’Argentine.

[2] Comparsa : groupe de chanteurs et danseurs, en général noirs, qui défilent dans les rues notamment durant le carnaval et le jour de la fête des rois mages (Épiphanie). Fréquent en Amérique latine, notamment à Cuba, en Argentine, en Uruguay, au Brésil.

[3] Murga : groupe de musiciens blancs défilant dans les rues à Montevideo et de Buenos Aires au moment du carnaval. Revient en force dans les pratiques musicales du Rio de la Plata, comme le tango, et après une éclipse de plusieurs dizaines d’années.

[4] Portègne : du port de Buenos-Aires.

ILLUSTRATION 1 – Un montage de  différentes murgas portègnes, en trois temps, dont nous avons procédé, à votre intention, au minutage :
00.00 la danse, 03.50 les percussions, 06.50 la glose et le chant.

 

ILLUSTRATIONS 2 & 3 -  Un documentaire en deux parties, passionnant et largement illustré, avec des images datant des années 50. Mais les commentaires sont en langue espagnole…  Nous recommandons néanmoins ces deux documents à tous nos lecteurs sans exception, en raison de ses illustrations multiples. Prenez patience lorsque sont filmées les personnes qui s’expriment en espagnol, et écoutez la musique et les intonations de l’espagnol tel qu’il est parlé à Buenos-Aires. Lorsque l’on assiste au Carnaval, il arrive qu’il faille aussi patienter, n’est-ce pas ?

 

  

 

Sources :
Tango – Du noir au blanc, Michel Plisson, Actes Sud/Cité de la musique. Livre + CD, 2001.

http://www.clarin.com/diario/2010/02/06/um/m-02135037.htm

http://www.murgalosquitapenas.com.ar/

http://ja-jp.facebook.com/note.php?note_id=47542235094