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” Il est le plus grand et probablement le plus beau théâtre du monde.”
  Georges Clemenceau. 

 

La réouverture en grande pompe du théâtre d’art lyrique de Buenos-Aires est au nombre des festivités du bicentenaire. Nous évoquerons successivement l’histoire du lieu, les longs travaux de rénovation, puis le lien au tango à travers le personnage du grand pianiste et compositeur Osvaldo Pugliese.

 

 

1. 1857 – LE PREMIER TEATRO COLÓN

 

Les portègnes ont toujours aimé le théâtre. Avec l’afflux des Italiens, l’opéra suscite une véritable passion.  Au terme de plus de 53 opéras donnés au Teatro Opera de Buenos-Aires  durant la seule année 1854, le besoin se fait  sentir pour un nouveau lieu.  Le premier Teatro Colón, il doit son nom à Christophe Colomb, ouvre ses portes sur la Plaza de Mayo le 27 avril 1857 avec La Traviata de Verdi, seulement quatre ans après la première du spectacle en Italie.  Le bâtiment est dessiné par Carlos Enrique Pelligrini, père du futur président argentin Carlos Pellegrini (août 1890 – octobre 1892). Il compte 2 500 places et une galerie séparée destinée exclusivement aux femmes.  Son succès ne se dément pas pendant plus de 30 ans. 

 2. 1908 – LE SECOND TEATRO COLÓN

 

Au tournant de 1880, l’opéra de la Place de Mai est devenu trop étroit pour une ville qui cherche à s’embellir par tous les moyens, et il finit par fermer. Il manque donc un théâtre où l’on puisse entendre les meilleurs artistes lyriques et musiciens. On décide de déplacer la gare de la ville, Estación del Parque, et d’édifier à la place un nouveau Teatro Colón dont les travaux démarrent en 1890. Mais les deux  premiers architectes italiens, Francesco Tamburini d’abord, puis Victor Meano ensuite, meurent prématurément.

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C’est donc un troisième architecte, le belge Jules Dormal qui mène la construction à son terme. Le théâtre ouvre le 25 mai 1908 avec Aïda de Verdi, puis il ne tarde pas à se faire une réputation internationale aux cotés de La Scala de Milan et du Metropolitan Opera de New York, attirant les artistes les plus renommés. Le Colón devient  peu à peu le symbole de ce Paris austral qu’était désormais Buenos-Aires au début du 20ème siècle. 

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 « Le théâtre Colón est sans doute l’un des plus beaux fleurons de la ville, son architecture italienne inspirée du maniérisme, l’imposante marquise supportée par une charpente en fer forgé, son lustre central, le contraste vif entre le velours rouge des fauteuils et les dorures, ainsi que la somptuosité de son salon Doré, synthèse de la galerie des Glaces et du palais de Schönbrunn, attestent du développement culturel et artistique de la ville. Sur la scène du  Colón se sont illustrées des divas de l’opéra comme Titta Ruffo, Maria Callas, Plácido Domingo, Luciano Pavarotti, la Tebaldi, mais aussi des musiciens comme Manuel de Falla, Richard Strauss, Arthur Honegger, ou des danseurs comme Anna Pavlova, Serge Lifar, Rudolf Noureïev, pour ne citer que quelques unes des étoiles qui ont éclairé les saisons musicales de la cité », écrit Carmen Bernand en 2001 dans son ouvrage Buenos-Aires 1880-1936.

 

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3. 2005-2010 LA RESTAURATION

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Le Teatro Colón ferme ses portes en novembre 2005 à l’issue d’un concert mémorable avec la folkloriste Mercedes Sosa, la « voix des sans voix connue aussi sous le nom de La Negra, (1935-2009).  Il devient nécessaire de restaurer les 58 000 m² de l’édifice et de réaliser quelques agrandissements. Les travaux de rénovation sont estimés à 100 millions de dollars, ils doivent s’achever pour le centenaire du théâtre, le 25 mai 2008. Mais le chantier prend près de deux années de retard, d’où sa réouverture en 2010 à l’occasion des manifestations du bicentenaire de l’Argentine. Un concert a été offert le 6 mai dernier à toutes les personnes ayant œuvré à la rénovation. Je vous  propose de regarder ci-dessous la très brève vidéo officielle leur rendant hommage. Vous y découvrez un personnage fictif présent à l’inauguration de 1908, Juan Carlos Rosa, auprès duquel on souhaite s’assurer (et assurer aux portègnes – il s’agit bien d’une publicité du gouvernement de la ville de Buenos-Aires !) que rien n’a changé depuis sa première visite alors qu’il était enfant. Je vous laisse découvrir la suite, et vous promener avec lui sous les yeux des ouvriers et architectes dans l’édifice rénové. C’est très joliment fait, savourez !

 

 

Lors des travaux, le renouvellement des revêtements muraux et celui des fauteuils – qui jouent un rôle dans l’acoustique, est approuvé par des experts. Il est important de préserver l’acoustique du Théâtre Colon, la troisième du monde après celles de la Scala de Milan et de l’Opéra de Vienne selon beaucoup d’artistes. Près de 1 000 employés s’affairent à la réfection du Théâtre, laquelle respecte les normes de l’époque de sa construction tout en utilisant les moyens les plus modernes pour que l’édifice ressemble le plus possible à ce qu’il était le jour de son inauguration il y a un siècle comme vous venez de le voir dans la vidéo. Voici maintenant un montage de quelques unes des nombreuses images des travaux que j’ai sélectionnées sur Haciendo el Colón, le profil Facebook de la rénovation, une source documentaire officielle et fiable !

 

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Pour mieux vous permettre de prendre la mesure de l’ampleur de l’édifice et des travaux, voici maintenant une vidéo sans paroles d’une durée de deux minutes pour résumer 5 années de labeur. Elle est musicalisée au piano avec une étude de Chopin. D’abord le gros œuvre, puis les intérieurs. Impressionnant !

 

 

 

 

4. LE TEATRO COLÓN ET LE TANGO – Osvaldo Pugliese, l’œillet rouge du génie (1905-1995)

Le 25 juillet 1995, Osvaldo Pugliese disparait à Buenos Aires.  Ses obsèques, comme celles de Carlos Gardel soixante années auparavant en 1935, prennent le tour d’un événement national. Le cortège part de la place de Mai et fait un arrêt devant le siège du Comité central du Parti communiste, selon le souhait de Don Osvaldo. Une pluie d’oeillets rouges salue le militant. Il est reconnu comme l’un des plus grands musiciens de tango, un révolutionnaire, quasi un visionnaire, qui ouvrit l’espace de la modernité dans lequel s’engouffrera Astor Piazzolla. Les deux hommes réaliseront un rêve en 1989, quand ils joueront à Amsterdam, orchestres de Pugliese et Sexteto Nuevo de Piazzolla mêlés.

 

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En 1936 Osvaldo Pugliese fonde le premier syndicat de musiciens et s’attelle à leur défense. Il monte son orchestre en 1939 et le dirige comme une coopérative, partageant les revenus principalement à parts égales entre chaque musicien associé. Dix ans après la mort du maestro, le grand bandonéoniste Juan José Mosalini  qui  fit partie de l’orchestre de Pugliese de 1969 à 1976 évoque les années soixante-dix :

« Contrairement à l’époque des années 1940, nous étions contraints d’avoir un autre métier pour vivre : enseignement, orchestres classiques ou de variété…  Mais nous donnions la priorité à Pugliese, c’était le prix à payer pour participer à son orchestre, à une expérience collective très riche qui était pour nous la vraie motivation. En échange il nous donnait une forme de sécurité, il nous protégeait.   Par exemple, la recette était partagée de manière très égalitaire entre tous, pour moitié en parts strictement égales, et le reste en fonction des contributions de chacun.  Le premier bandonéon gagnait un peu plus que les autres, l’arrangeur était récompensé, mais finalement la différence était très minime : si Pugliese gagnait 100, je pouvais gagner, disons 90. Cette idée de socialiser le travail, radicalement différente de ce qui était pratiqué dans le reste du métier, était en cohérence avec les engagements politiques communistes de Pugliese et avec sa vision idéaliste de la société. Elle me plaisait également beaucoup. C’est cette mentalité très particulière qui nous a donné la force d’aller jusqu’au bout. »

 

Un œillet rouge est posé sur le piano chaque fois que l’orchestre joue en concert et que le tabouret devant le piano reste vide car Osvaldo Pugliese est emprisonné en raison de ses opinions politiques.  L’album Ausencia, dont la jaquette représente une rose rouge sur un piano, rappelle les nombreuses absences du pianiste et compositeur interdit ou emprisonné à de nombreuses reprises, parfois pour quelques jours, parfois pour des mois entiers, notamment pendant les deux présidences de Perón (1946-1955 et 1973-1974). Parfois l’orchestre arrive mais on ne le laisse pas jouer. On l’empêche également de voyager.

 

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En 1985 le teatro Colón, peu habitué à accueillir la musique populaire, entend enfin les admirateurs de Pugliese qui depuis des années scandent ” Au Colón, au Colón ” à la fin de ses concerts. On lui offre enfin de jouer en les murs et sur la scène du plus prestigieux théâtre lyrique d’Argentine.  Osvaldo Pugliese est à l’orée de ses 80 ans.  Le voici le 26 décembre 1985, jouant  A Evaristo Carriego de Eduardo Rovira. 

 

Mais qu’apporte donc Pugliese aux danseurs ? « La rythmique de Pugliese nous fait ainsi don d’un tango sensuel, plein de vie et d’énergie.  Loin de la mélancolie que nous considérons parfois comme une partie intrinsèque du tango, Pugliese se divertit et nous divertit, alimente la gaieté et la vitalité d’un couple de danseurs, le jeu, l’érotisme, la complicité et l’enthousiasme.  Et ceci sans perdre en profondeur et sans altérer le genre, ce qui est primordial. Ce dont Pugliese nous parle dans ses tangos, c’est le moment où Juan aime María. D’autres viendront nous parler de la tristesse de Juan lorsque María l’aura abandonné. Mais, en ce moment, Juan y María sont en train de danser La Yumba » écrit Fernando  Albinarrate.  Afin d’illustrer cet extraordinaire talent de Pugliese à faire surgir les émotions, nous vous proposons maintenant de revisiter A Evaristo Carriego dansé par Carlos Gavito (1942-2005) et Marcela Duran, dans le spectacle Forever Tango.

 

Post Scriptum – Un très beau diaporama musicalisé de 21 diapositives sur la rénovation du Colón est publié aujourd’hui 24 mai 2010 dans la rubrique spectacles de La Nacion : http://www.lanacion.com.ar/nota.asp?nota_id=1267737 .  Il s’ouvre tout seul, ne le manquez pas car les images y sont superbes !

 

 

Sources
www.facebook.com/profile.php?id=723122439#!/elteatrocolon?ref=ts
www.teatrocolon.org.ar/multimedia.php
www.humanite.fr/2005-08-13_culture_osvaldo-pugliese-l-oeillet-rouge-du-genie
http://fabrice.hatem.free.fr