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« Le football de l’Uruguay est à l’image de son tango, moins d’arabesques, plus simples, plus austère. Le foot de l’Argentine est celui du crochet, du passement de jambes, toujours le truc fleuri, comme le couple qui danse, le défi de faire avec la balle ce qu’on réclame à la danseuse. »

Victor Hugo Morales – Commentateur de football.

 

 

Explorer les liens entre le tango et le football argentins n’est pas original. Le sujet a donné lieu à de nombreux articles fouillés et tout à fait intéressants. Nous nous fonderons principalement sur le dernier chapitre d’un ouvrage que nous vous recommandons vivement, Footango, les muscles du tango, du journaliste Jean-Luc Thomas, publié chez Atlantica en 2002.

Le dernier chapitre raconte la rencontre de Jean-Luc Thomas, au Café Tortoni à Buenos-Aires et pour les besoins de l’ouvrage, avec d’une part le poète Héctor Negro (1), et d’autre part l’ancien sélectionneur de l’équipe argentine de football championne du monde en 1978, Cesar Luis Menotti (2).  Nous vous livrons l’essentiel de leur discussion, dont nous illustrons ou annotons ponctuellement et en toute liberté les éléments mis en caractères gras et soulignés par nous. Chacune de nos interventions est signalée visuellement par une miniature de l’illustration stiletto-crampon.

Afin de vous faciliter la navigation dans l’article, de bonne longueur, en voici la structure :

 

1. CE TANGO QUI CHANTE LE FOOTBALL

2. LE RÊVE DU GAMIN « El Sueño del Pibé »

3. DU TANGO DANS UN VESTIAIRE DE FOOTBALL

4. NOUVELLES GENERATIONS

5. CES TANGOS QUI EVOQUENT LE FOOT

6. UN TANGO POUR MARADONA

7. 1978 – FOOTBALL, POESIE & DICTATURE

 

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1. CE TANGO QUI CHANTE LE FOOTBALL

Comment vous-êtes-vous approchés l’un et l’autre du tango et du football, et plus encore de ce tango qui chante le football ?

 

HÉCTOR NEGRO : J’ai un rapport un peu particulier à tout ça puisque, dès l’enfance, j’écrivais de la poésie. Petit, j’écrivais les chansons de la murga de carnaval, et le foot, j’y jouais comme n’importe quel gosse du quartier, il faisait partie de ma vie tout simplement. Ecrire sur le foot, c’était comme écrire sur n’importe quel autre thème, un thème de plus, voilà tout. Lorsque j’ai commencé à publier, en 1957, il y avait déjà quelques poèmes qui traitaient du foot des terrains vagues, pas du foot professionnel bien sûr.  Ensuite, j’ai traité du thème comme un supporter : très jeune je suis allé au stade. J’étais fan d’Independiente.

 

LUIS CESAR MENOTTI : Je suis né dans une ville qui, à la différence de beaucoup d’autres en Argentine, peut être considérée comme un quartier de Buenos-Aires. Certaines ont leur musique typique, les gens de Salta ont la zamba, ceux de Santiago del Estero la chacarera, Santa Fé a le chamamé, mais Rosario est une ville de tango, comme Buenos-Aires. Et le tango, comme le foot, c’est affaire d’appartenance, d’identité. Si ce sont les anglais qui ont amené le football ici, avec leurs grands coups de pieds, je suis certain que les gens en ont fait quelque chose qui leur appartient, ils ont créé un style qui leur ressemble, quelque chose qui a la cadence du tango. Je le vois comme ça, notre style de football est « burlon » (moqueur, chambreur).

    

     Si j’aime le tango, c’est pour les mêmes raisons, parce qu’il est une part de moi-même, qu’il raconte mon vécu, les rêves, les amours, les douleurs que nos grands poètes ont si magnifiquement chantés. Et avec eux, j’ai découvert un tas de mystères de l’être argentin. Avec sa poésie descriptive, le tango m’a même appris à connaître les quartiers de Buenos-Aires. Je me souviens que, gamin, dans mon quartier, on réagissait comme les jeunes portègnes, on se disputait de la même façon sur qui était le meilleur : l’orchestre de Francini-Pontier ou celui de d’Arienzo ?  Pugliese ou Troilo ?

 

     Et pour les footballeurs, c’était exactement pareil. La lutte dans les quartiers porte seulement le gamin à la grande ambition de se sentir respecté : le tango avait à voir avec ça. Gamin, on n’aurait jamais été respecté dans le barrio (3) si on n’avait pas tout connu de nos poètes populaires. En matière de foot, on était censé savoir qui était l’avant-centre de La Plata, par exemple. Mais en tango, il n’était pas question de se contenter de savoir qui était Troilo, on devait connaître aussi son premier violon, son contrebassiste… C’était un fait culturel du quartier : par excellence, le tango et le football nous appartiennent.

 

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Barrio : quartier. A Buenos-Aires, le quartier a une dimension affective et une réalité cadastrale, politico-administrative.

 

 

Anibal Troilo « Pichuco », « El gordo », bandéoniste, compositeur et chef d’orchestre (1914 – 1975) : Denise Anne Clavilier, dans son recueil bilingue Barrio de Tango, dit de lui qu’il inventa le chanteur d’orchestre. Avant lui, le chanteur ne chante que le refrain et son nom n’est même pas cité sur les pochettes de disques. Troilo travaille avec des poètes. A ses chanteurs il demande de « raconter l’histoire. Chanter l’orchestre s’en charge ». Toutes les belles voix passeront par chez lui.  Il travaille aussi avec de grands musiciens et poètes, dont Jorge Luis Borges.  Il est un homme ultra affectif, doublé d’un patachon adonné sans retenue à tous les excès : jeu, courses, tabac, alcool, excitants. Son style se reconnait à sa sobriété, l’absence d’épate, l’intensité de la charge émotionnelle et le vibrato sanglant du bandonéon qu’il fait trembler sur ses genoux.  Troilo fut et demeure une haute figure de Buenos-Aires qu’il ne quitta presque jamais.  Dans un tango de 1967, Homero Expósito lui fait ainsi honneur :

Troilo, ce p’tit gars…

Comme le soufflet qui fait mal autant que lui,

Et sa grande jeunesse faite de rides …

On dirait un cœur qui palpite sur ses genoux.

 

Troilo, ce p’tit gars…

A mon avis, c’est du fait maison

Comme le pain que la vieille a toujours donné.

Les poches si pleines d’amour que ça déborde.

 

Pourquoi se remettre à interroger

La boule de cristal, s’il a appris la vie,

Il a compris qu’il y a des mères qui s’en vont,

Des amis qui ne sont plus,

Et des enfants qui meurent sans jouets …

 

C’est pour cela que cette crème de Troilo

A tant de péchés – et pas pour rien,

Qu’à coté de Jésus et à coté du larron,

Lui a aussi gagné sa croix d’angoisses et d’ivresse…

Traduction : Denise Anne Clavilier – Barrio de Tango, p. 247.

 

 

2. LE RÊVE DU GAMIN « El Sueño del Pibé »

Dans son très beau livre Football, ombre et lumière, Eduardo Galeano développe un thème intéressant pour expliquer le style de jeu argentin : il prétend que le manque d’espace dans les conventillos, ces habitats collectifs où s’entassaient les immigrants, a forcé les footballeurs, comme les danseurs de tango, à savoir se mouvoir, à créer des figures d’une agilité et d’une grâce toutes particulières, nées de cette contrainte même. Qu’en pensez-vous ?

HÉCTOR NEGRO : Il est certain qu’il y a une similitude. Le bal tango des origines est né dans des endroits réduits et semi-clandestins, bordels, perigundines (lieux de danse et parfois de prostitution) […]  On dansait enlacés avec une chorégraphie très spéciale, influencée par les noirs et leur candombé.  Comme les marlous de l’époque n’arrivaient pas à danser avec toute la souplesse des Noirs, ils ont fabriqués avec leurs coupés et cassés, leurs déhanchés, toutes ces figures, une sorte d’imitation ironique, une caricature. Curieusement, s’est répété dans un style footballistique le même genre de gestuelle, des feintes, des trucs qui font gagner le demi-mètre nécessaire pour déborder l’adversaire. Les mômes des quartiers ont développé un style par nécessité propre. Déjà, ils ont appris à dominer une petite balle de chiffons et fait avec des choses qui semblent incroyables. Ils ont développé une habilité supérieure à la moyenne, par exemple des une-deux avec un mur. Ce qui rapproche aussi ce football des débuts du tango, c’est l’acceptation de cette danse par les classes sociales élevées après sa réussite en Europe.  […]

 

LUIS CESAR MENOTTI : Il y a une chose qui, pour moi, est très importante (sous entendu : dans l’acquisition du style), c’est la conscience de la représentation. Le footballeur argentin sent cette valeur dès le premier match d’esquina à esquina. Il sait qu’il est dépositaire de la fierté de son coin de rue et peut apprécier tout de suite que le foot est générateur de tristesse ou de joie.  Et puis, selon sa compétence, il deviendra le représentant du quartier, d’un grand club, ou même de la sélection nationale… Le gamin trouve un lieu d’expression dans le football comme le danseur peut se sentir dépositaire d’un monceau de choses, à la différence d’autres choses qui ne sont pas aussi visibles au regard des gens.  Et cela me navre de voir combien on enlève aujourd’hui à notre musique ses valeurs esthétiques, ethniques et culturelles, qu’on la transforme dans notre monde globalisé où tout devient commerce […]. Le tango devient quelque chose qui ne ressemble plus au tango, une partie de foot devient quelque chose qui n’a plus rien à voir avec un match. Par bonheur, à égalité, inconsciemment, il existe une résistance à ne pas perdre le sentiment d’appartenance qui nous relie à ces choses là. […]

 

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Esquina : en Argentine, carrefour de deux rues qui se croisent, la plupart du temps à angle droit. Á Buenos-Aires des salles de dîners tango (cena-show), situées en esquina, sont baptisées du nom d’un grand artiste précédé du mot esquina : Esquina Carlos Gardel, Esquina Homero Manzi, etc.

Mômes & gamins. Le rêve du gamin est le titre d’un tango de 1943, El Sueño del Pibé, par Reinaldo Yiso, musique de Juan Puey. En voici les paroles, suivies de la version chantée, sur un diaporama à base d’images du Club River Plate, en noir et blanc, puis en couleur. Le document s’achève sur le but final qui enfin consacre le gamin devenu grand.  C’est une interprétation fréquemment proposée dans les milongas, les danseurs le reconnaitront.

  

On a sonné à la porte de l’humble maison.

La voix du facteur s’est faite entendre clairement

et le gamin plein d’illusions en courant

sans le vouloir bouscule le petit chien blanc.

 

« Petite mère, petite mère », crie-t-il en approchant.

La mère, surprise, a laissé la lessive,

et le gamin lui dit en riant et pleurant :

« Le club m’a envoyé aujourd’hui la convocation. »

 

Petite mère,

Je vais gagner de l’argent,

je serai un Baldonedo,

un Martino, un Boyé.

Disent les copains de l’ouest argentin

que je tire mieux

que le grand Barnabé.

Tu vas voir ce sera beau

quand là-bas sur le terrain

on applaudira mes buts…

Je serai un champion.

Je jouerai en cinquième division

puis en première.

Je sais que m’attend

la consécration.

Traduction : Les poètes du Tango, Gallimard, p.189.

 

 

 

 

 

3. DU TANGO DANS UN VESTIAIRE DE FOOTBALL ARGENTIN

Nous aurions peu de chances d’entendre aujourd’hui du tango dans un vestiaire de football argentin.  Mais vous êtes tous deux d’une génération qui a connu cela, ce temps où les deux univers étaient bien davantage imbriqués au quotidien …

 

LUIS CESAR MENOTTI : Dans les vestiaires des années soixante beaucoup de joueurs fredonnaient le tango.  Ils chantaient le tango, en amateurs bien sûr, mais beaucoup d’entre eux en étaient proches.  Et les gens du tango appréciaient aussi les footballeurs.  […]

 

 

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Peut-être les footballeurs d’aujourd’hui apprécient-ils les gens du tango, à en croire cette vidéo publicitaire très séduisante. Le football argentin, sport national, y fait sa promotion au moyen du tango argentin.

 

 

 

Mais nous avons un petit regret quant à ce clip. Pourquoi n’a-t-il pas été tourné avec le ballon officiel de la Coupe du monde 1978, le ballon Tango, créé spécialement pour l’occasion par Adidas ? Le voici ci-dessous dans un montage au coté de l’affiche officielle de 1978.  L’introduction de ce ballon fut une petite révolution. Adidas créait ce qui deviendrait un classique du design en matière de ballon de foot, avec 20 panneaux ornés de motifs créant l’impression de 12 cercles identiques.  Cette balle était également plus résistante que les précédentes de par sa conception technique.  Le concept fut utilisé pour les cinq coupes du monde qui suivirent.

 

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Et Moreno, donc ? Hector, parlez-nous de cette légende vivante…

 

HÉCTOR NEGRO : José Manuel Moreno était un footballeur génial mais aussi danseur de tango de première force.  Un voisin m’a raconté qu’un samedi soir, il avait passé sa nuit à la milonga jusqu’à cinq, six heures du matin. Il a rejoint la concentration de son équipe après avoir avalé un litre de café. C’était avant un match River-Tigre.  En première mi-temps Moreno était complètement endormi et Tigre menait 2-0.  Evidemment les supporters savaient où Moreno avait passé la nuit et ses ont mis à l’invectiver : «  Ivrogne ! Fainéant ! etc. » Il est revenu furieux des vestiaires et a marqué trois buts en seconde mi-temps.  C’était un grand admirateur de Troilo.

 

 

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4. NOUVELLES GENERATIONS

Où en sommes-nous aujourd’hui de ces beaux arts argentins, tango et football ?  Le pays va mal, eux-mêmes semblent s’en tirer plutôt mieux, leur dynamisme est bien réel en tout cas…

 

HÉCTOR NEGRO  : Je travaille avec Atilio Stampone à la Sadaic (Société argentine des auteurs, compositeurs) et nous partageons le même étonnement de voir ces jeunes  bandonéonistes qui semblent surgir de nulle part, tous plus talentueux les uns que les autres …  Comme la nouvelle génération de nos internationaux de foot, les Saviola et compagnie… qui filent tous en Europe.  Quant aux auteurs, le dernier concours de la Sadaic a fait naître mille cinq cents tangos, dont trente à quarante textes très beaux, et avec eux, beaucoup de jeunes auteurs inconnus.  Personnellement, j’avais voté pour Alejandro Szwarcman, j’avais placé en premier son  « Pompeya no olvida ». Il est très prometteur.

 

LUIS CESAR MENOTTI : C’est encore une question d’identité, je ne comprends pas qu’on laisse s’expatrier des gens d’un talent tel que Raul Barboza ou Dino Saluzzi, qui sont appréciés à travers le monde entier alors qu’on devrait tout mettre en œuvre pour qu’ils puissent s’exprimer ici, que les portes des universités leur soient ouvertes… […]  Nous souffrons d’un appauvrissement culturel qui me parait même plus préoccupant que la crise du niveau de vie.  Il nous faut reconstruire dans le pays tous ces aspects de l’imaginaire que nous détenions grâce aux représentants de la musique, des quartiers, des footballeurs porteurs d’un style ; Troilo par exemple, fut un personnage de Buenos-Aires aussi captivant par son talent et sa créativité que par sa manière de vivre.  Tango et football font partie de ces choses dont les gens ont toujours pensé qu’elles leurs appartenaient.  On a pu leur voler leur santé, leur travail, leur solidarité même parce que, dans un tel monde, chacun défend ce qu’il a comme il peut, mais parmi les rares choses que les gens croient détenir encore il y a le foot et le tango.

 

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Raúl Barboza, vous propose ci-dessous, avec son accordéon, un cours remarquable. Patientez le temps de l’introduction, trop longue et sur une image fixe sans intérêt, pour découvrir cet argentin qui vit à Paris et parle parfaitement le français.  Avec son instrument il crée le galop d’un ou plusieurs chevaux, sur sol sec ou dans l’eau, l’orage, un tango, etc, etc.  A déguster. Et poussez le volume !

 

 

 

Timoteo Saluzzi dit Dino Saluzzi, également argentin de grand talent, est un musicien de jazz et de tango. Il vient vous séduire avec son bandonéon dans un extrait de Ojos Negros,avec la violoncelliste Anja Lechner, en 2007. Ecoutez et regardez ! Laisser vous transporter !

 

 

 

 

 

 

 

5. CES TANGOS QUI EVOQUENT LE FOOT

Revenons-y alors. Hector, de tous ces tangos qui évoquent le foot, quels sont vos préférés ?

 

HÉCTOR NEGRO  : Sans doute en premier « Racing Club » de Vicente Greco, et par chance, puisque je suis supporter d’Independiente, il en existe aussi un d’Agustin Bardi qui s’appelle « Independiente Club ».  Il a été enregistré par Alfredo Gobbi, avec son orchestre, mais aussi par Salgan avec De Lio. […]  Ce sont les plus gravés des tangos instrumentaux, mais il y en a eu beaucoup d’autres ;« El sueño del pibe » bien sûr, un tango satirique comme « Patadura », ou encore « Pelota de trapo » (balle de chiffon), chanté dans le film du même nom, « Numero cinco » aussi, un tango des années cinquante… […]

 

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6. UN TANGO POUR MARADONA « Pour Diego, Pompeya, c’était Paris »

Que pensez-vous du dernier tango en date consacré à Maradona.  « Pompeya para Diego era Paris » (« Pour Diego, Pompeya, c’était Paris »), écrit par Szwarcman ?

 

HÉCTOR NEGRO : Il est magnifique…

 

LUIS CESAR MENOTTI : Maradona, pour moi, c’est à part. C’est un peu la chronique d’une mort annoncée… Moi aussi, je l’adore, mais malencontreusement, il a été capté par ce monde infâme où on est installé comme une sorte de moine que l’on vient visiter, dont on vient partager la table et les façons de parler. […]  Les gens ne sentent pas vraiment que Maradona existe ou subsiste par ceux qui le considèrent comme patrimoine national à l’égal de Gardel. […]  Tel que je le vois, il me paraît sentir qu’il doit cet engagement populaire à l’incroyable amour que lui portent les gens.  Comme Gardel en son temps.

 

 

 

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En contrepoint aux propos de Menotti, nous vous proposons, la vision de Maradona par lui-même, au festival de Cannes 2008 à l’occasion de la sortie du film d’Emir Kusturica. Celui-ci y célèbre l’incroyable histoire de Diego Maradona : héros sportif, Dieu vivant du football, artiste de génie, champion du peuple, idole déchue et modèle pour des générations du monde entier. N’oubliez pas, que l’entretien de Jean-Luc Thomas avec l’ex-sélectionneur Menotti date de 2002, cependant que l’idole argentine s’exprime 6 ans plus tard en 2008 … Il peut avoir changé.  Vous n’êtes pas footeux ? Nous non plus.  Regardez néanmoins 1) l’interview, dans laquelle une idole parfaitement humaine évoque des points qui nous ont intéressés, 2) la bande annonce du film.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7. 1978 – FOOTBALL, POESIE & DICTATURE

En 1978, l’Argentine a été championne du monde sous votre direction.  C’était la dictature, une période terrible et pourtant, la population s’est rassemblée par dizaines de milliers de personnes pour fêter l’évènement.  Vous-même, César, au stade Monumental de River, qu’avez-vous ressenti quand ce titre a été acquis ?

 

LUIS CESAR MENOTTI : Franchement, de l’intérieur, je n’ai pas bien perçu la grandeur de l’évènement, ce qu’avait signifié remporter la coupe du monde.  J’en ai pris un peu plus la mesure quand j’ai vu la joie qu’il avait procurée aux gens, au-delà de la dictature, au–delà même du fait qu’elle pouvait l’utiliser.  Comment expliquer… Le football est un terrain de jeu, comme la musique. […]

 

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Héctor, n’avez-vous pas eu envie d’écrire sur un tel sujet ?  Vous qui aimez tant le foot…

 

HÉCTOR NEGRO  : Le tango n’est pas une chronique directe, immédiate, de la vie des gens.  En vérité, je n’aurais pas voulu tomber dans l’opportunisme.  Si on le fait, ce n’est pas une création artistique, c’est un jingle, rien de plus. […] On en peut écrire bien que sur ce qui est déjà partagé, intégré par tous.  Je me tiens à une pudeur, à ce refus d’être opportuniste.  On m’avait proposé à une époque d’écrire sur Monzon et River Plate dans la perspective d’un disque.  Mais j’ai refusé (un temps).  D’abord, parce qu’en tant que supporter d’Independiente, je n’allais pas écrire sur River champion (il rit) …  Non, sérieusement, ça ne semblait pas bien d’écrire comme ça.  Non pas que le tango soit véritablement sacré – c’est un terme que je préfère éviter en la matière -, mais je considère qu’une création obéit à un processus de maturation bien senti et je ne pouvais pas me livrer à ça.  Le fait artistique mérite d’être traité avec respect, il ne doit pas être le jouet des circonstances.

 

 

(1) Héctor Negro,  poète de la rénovation tanguera des années 60-70 avec Eladia Blasquez et Horacio Ferrer, homme de radio, administrateur de la Sadaic (la Sacem argentine). Co-créateur de « Polémique dans le football », un fameux programme radio des années soixante-dix, historien du tango, auteur de plusieurs anthologies. Plusieurs recueils de poèmes à son actif (Bandoneon de papel, 1957 ; Para cantarle a mi gente, 1971 …) et une obsession, le foot. Mariant les deux il compose « Más tango, más futbol y más lunfardo » (1997).

(2) Cesar Luis Menotti,  entraineur-sélectionneur de l’Argentine championne du monde en 1978, équipe où il se priva d’une jeune idole nommée Diego Maradona ; l’idole lui en voulut. Menotti, « El Flaco » pour l’homme de la rue, n’en reste pas moins aujourd’hui une autorité morale dont on recherche et craint les avis, une conscience du foot argentin dont il est le premier théoricien du beau jeu.

 

VISITEZ LE BLOG DE Jean-Luc THOMAS pour en savoir bien plus encore sur les liens entre tango et football :  http://jlthomas1.wordpress.com/2010/06/09/operation-footango-pendant-la-coupe-du-monde-sur-notre-page-un-jour-un-match-un-tango/